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L’important, pour moi, c’est ce qu’elle est.
C’est ce qu’elle était et ce qu’elle devient.
C’est le fait que c’est elle qui m’a fait apparaître.
Erika s’est installée dans un nouvel appartement près de son ancienne maison. Les filles en ont souffert et puis elles ont rebondi. Le mari rebondit. Il lui extorque des rendez-vous pour tenter de recoller les morceaux et communique avec elle par Internet. Erika repousse ses dernières vagues de culpabilité et de regrets résiduels. Je lui remonte le moral avec ma bonne humeur de sociopathe.
Son couple heurte les récifs. Les mers agitées ont projeté le navire dans leur direction. Vous êtes tous les deux responsables. Ni l’un ni l’autre ne voulait lâcher la barre.
Divorcer, ce n’est pas si terrible. Personnellement, je l’ai fait à deux reprises. Le chiffre 3 me porte chance. Porter ma ceinture écossaise à notre mariage – ou du moins, réfléchir à la possibilité de le faire.
Mes rares amis expriment leur incrédulité. Helen parle du « Syndrome de la Grande Rousse ». Karen me dit : « Finalement, tu as quand même réussi à détruire un couple. Mazel Tov ! enfoiré. » La majorité des amis d’Erika la condamnent. Tu as quitté cet homme adorable pour un type comme lui ?
Je ne cesse de demander à Erika de me dire ce que j’ai envie d’entendre. S’il te plaît, chérie. Redis-moi ça.
Oui, mon grand. Tu as parfaitement raison. C’est ce qui m’est arrivé de mieux de toute ma vie.
Voilà dix mois, à présent, que nous nous disons la vérité. Notre trait commun le plus marquant est la gratitude. Chacun lit le regard de l’autre et le rassure par télépathie. Nous sommes des personnalités dominantes aux contours fragiles et aux besoins insondables. Nous sommes inextinguiblement affamés l’un de l’autre et notre tendresse est pareillement infinie. Voyez en nous des adolescents qui attaquent l’escalade de la Montagne de l’Amour. Voyez en nous des pèlerins de la passion que rien n’entrave.
J’aime bien les filles d’Erika. La création de deux foyers séparés les a fortement secouées. Elles se méfient de moi et regardent parfois d’un air soupçonneux leur mère et le type bizarre avec lequel elle s’est acoquinée. Je traite les deux fillettes avec déférence. Je lance quelques plaisanteries, je m’efforce de les amuser, et je les laisse tranquilles. Je n’ai pas de feuille de route pour instaurer un régime du style : Votre-père-maintenant-c’est-moi. Elles semblent me respecter pour cela. Je rends leur mère heureuse. Je crois marquer des points sur ce plan-là. Je ne leur dirai jamais que leur présence m’apporte ce qui ressemble le plus, pour moi, à une famille.
Je ne suis pas leur père, ni le père de qui que ce soit. La paternité, pour moi, aurait été un ratage total. L’aînée m’a souri hier. Rien ne l’y obligeait. Je crois avoir compris. Des moments pareils s’accumulent et vous attendrissent. Un lien biologique n’est pas nécessaire. J’ai acheté à la plus jeune un alligator en peluche. Je parle à la bestiole en argot. Ma récompense, ce sont quelques éclats de rire spontanés. D’autres moments s’ajouteront à ceux-ci. Je suis triplement comblé. La femme que j’aime a donné naissance à deux fillettes magnifiques. Elles méritent amplement qu’on s’intéresse à elles avec attention. Ce sont des enfants. Elles imposent un niveau d’exigence élevé en matière de bienséance. Aux autobiographes et aux amants égocentriques de s’y conformer.
Nos amis communs pensent que notre couple ne durera pas. Ils désignent les filles d’Erika comme victimes collatérales. Nombreux sont les amis d’Erika qui la traitent comme une pestiférée. Un vigoureux « Allez vous faire foutre ! » collectif la soulagerait sur le moment et se retournerait contre elle à longue échéance.
Erika s’inquiète. Nos points de divergence sont multiples. Elle est sociable et connectée au monde extérieur de façon omnivore. Je vis en reclus. Je ne désire rien d’autre que de voir Erika confinée dans des espaces restreints et de passer du temps seul avec elle dans le noir. Et c’est moi qui m’inquiète. Je suis jaloux et possessif. Je suis toujours sur le qui-vive, guettant les prédateurs décidés à me prendre la femme de ma vie. Erika me parle avec douceur et c’est son amour qui parvient à me faire sortir et m’aventurer dans le monde extérieur. Je suis souvent tendu et prêt à me battre. Je suis plus rarement tendu et prêt à prendre la fuite. J’ai couru vers Erika pendant cinquante ans. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais la fuir.
Nous sommes désignés par Dieu. Le prix de notre incarnation, c’est notre insouciance mutuelle et notre refus de perdre la foi en l’amour. Ensemble, nous sommes le sexe et le courage. Séparément, nous sommes des spécimens monstrueux d’une obstination sans bornes.
Je ne suis bon à rien sans elle. Elle n’est bonne à rien sans moi. J’ai toujours considéré cette formule comme une épigramme digne d’une lavette. Je me trompais sûrement.
Redis-moi ça, s’il te plaît.
Oui, mon grand. C’est ce qui m’est arrivé de mieux de toute ma vie.
Hier matin, quand Erika est sortie de la douche, ses cheveux mouillés avaient une teinte auburn. Elle les a séchés et noués en arrière. Elle ressemblait de façon saisissante à Jean Hilliker.
Nous tâtonnons pour nous construire une vie quotidienne. C’est plus facile pour Erika que ça ne l’est pour moi. Je commence à devenir sociable. Erika résiste à mes tentatives pour nous confiner entre quatre murs. Nous nous lançons dans toutes sortes d’activités et retournons toujours dans un endroit sombre et clos. Elle sait que je ne demande rien d’autre. Elle veut quelque chose en plus. Je vais mieux. Notre union a de meilleures chances de réussir si nous évoluons dans le monde extérieur – habillés, s’il le faut. Nous nous retrouvons toujours seuls et enlacés. Mes nerfs se calment immanquablement dès que nous arrivons chez moi ou chez elle et que les verrous se referment.
Il y a des choses que tu dois apprendre. Tu m’as emmenée très loin. Laisse-moi te donner ta première leçon sur la vie telle qu’elle existe en dehors de ta tête.
Oui, mon amour – si c’est toi qui le dis, alors je sais que c’est vrai.
J’ai rencontré à deux reprises le futur ex-mari d’Erika. Il personnifie la bienveillance et concède que nous avons tous fait ce qu’il fallait faire. Il incarne une variété unique de cette gratitude que j’ai toujours cherchée. Il a des choses à m’apprendre.
J’obtiens toujours ce que je veux. La plupart du temps, j’étouffe ou je jette ce que je désire le plus. Cela me donne le champ libre pour aspirer à autre chose et reproduire profitablement la même démarche. Erika m’apprend à éliminer cette pratique. Jamais on ne m’a aimé ou enseigné quoi que ce soit avec autant de douceur ni autant de précision ou de bienséance. Il y a les moments où je peste et me replie sur moi-même. Il y a ceux où Erika choisit la confrontation pour me ramener à la vérité. Et notre conviction que de tels moments permettront à nos instants partagés de se prolonger et à notre union de durer.
Erika me fait souvent remarquer nos dimensions cosmiques. Elle ne va pas jusqu’à en créditer Dieu. Personnellement, je voudrais m’arrêter sur un certain soir de l’hiver 1975.
J’ai 26 ans et je suis gravement malade. Je tousse et je crache du sang, et je descends Pico Boulevard sous une pluie torrentielle. Il est tard. Je suis trempé et je n’ai pas d’endroit où dormir. Je longe une rangée de magasins. Un bouton de porte semble luire dans la nuit. Je pose la main dessus. La porte s’ouvre sans aucun effort.
J’entre dans un immeuble de bureaux où il fait bon. Je trouve un bout de plancher près d’une bouche de chauffage en retrait. Mes vêtements sèchent pendant la nuit. Je me réveille, revigoré. Mes quintes de toux chargées de sang se sont calmées, temporairement.
C’est Dieu qui a laissé cette porte ouverte pour moi. Je n’ai aucun doute à ce sujet. J’ai bénéficié de plusieurs répits. D’autres sursis leur ont succédé pour assurer ma survie.
Invisibilité. Le miraculeux rencontre le banal. Des moments qui s’accumulent et forment des états de grâce.
Je viens d’entrer dans l’un d’eux, à présent. Je me sens transformé. Je suis Beethoven avec ses derniers quatuors, mais un Beethoven qui aurait recouvré l’ouïe. De tels moments forment le reste d’une vie. Je rejette l’idée que cette femme puisse être autre chose que le plus grand don que Dieu m’ait jamais fait. Je m’adresse à elle avec la foi d’un homme qui a été croyant toute sa vie. Sa simple existence abroge toutes les formes de scepticisme. Elle m’a vu et elle m’a fait venir à elle. Elle m’a trouvé alors que je me cherchais désespérément, affamé d’Elle et de personne d’autre. Son amour sublime m’enhardit et annihile ma peur et ma rage. Elle est Jean Hilliker ressuscitée par un alchimiste, et bien plus encore. Elle m’ordonne de sortir de l’ombre et de m’avancer en pleine lumière.
[1] The Long Wait, publié en France sous le titre Nettoyage par le vide. (Toutes les notes sont du traducteur.)
[2] Sorti en France sous le titre Hold-Up.
[3] Sorti en France sous le titre L'Enfer des tropiques.
[4] Les mots ou expressions en italiques suivis d'un astérisque sont en français dans le texte original.
[5] Préparation à diluer dans de l'eau pour confectionner une boisson au goût de fruit.
[6] Le 18 novembre 1978, dans la jungle de la Guyana (Amérique du Sud), plusieurs centaines d'adeptes d'une secte sont retrouvés morts, la plupart à la suite d'injections de cyanure. On parle d'abord de suicide collectif ; une enquête conclura que « dans la majorité des cas, il s'agissait bien de meurtres et pas de suicides ».
[7] De Shtetl (yiddish) : autrefois, communauté juive des petites villes d'Europe de l'Est.
[8] Je veux te tenir la main, titre d'un succès des Beatles.
[9] Les temps changent, titre d'un succès de Bob Dylan.
[10] Auteur pour collections de poche, titre d'un succès des Beatles.
[11] Interjection exprimant un étonnement admiratif. Dérivée de « Man, oh, man ! », elle a servi de slogan aux vins casher de la maison Manischewitz, et a connu un regain de popularité lorsque l'astronaute Buzz Aldrin s'est extasié : « Man-o-Manischewitz ! » en posant le pied sur la Lune.
[12] Paru en France sous le titre American Death Trip, aux éditions Rivages.
[13] L'Université de Californie, située dans la ville de Davis.
[14] Ce rameau radical et politisé, ancré à gauche, du mouvement hippie est né en 1968.
[15] Publié en France sous le titre Underworld USA, aux éditions Rivages.
[16] Tôt ou tard («Tôt ou tard, l’amour finira par gagner…»).
[17] Je te ferai mienne.